Joseph de Maistre sur les dogmes

Le Nouveau Testament, postérieur à la mort du législateur, et même à l’établissement de sa religion, présente une narration, des avertissements, des préceptes moraux, des exhortations, des ordres, des menaces, etc., mais nullement un recueil de dogmes énoncés en forme impérative. Les évangélistes, en racontant cette dernière cène où Dieu nous aima jusqu’à la fin, avaient là une belle occasion de commander par écrit à notre croyance ; ils se gardent cependant de déclarer ni d’ordonner rien. On lit bien dans leur admirable histoire : Allez, enseignez ; mais point du tout : Enseignez ceci ou cela. Si le dogme se présente sous la plume de l’historien sacré, il l’énonce simplement, comme une chose antérieurement connue. Les symboles qui parurent depuis sont des professions de foi pour se reconnaître, ou pour contredire les erreurs du moment. On y lit : Nous croyons; jamais : Vous croirez. Nous les récitons en particulier : nous les chantons dans les temples, sur la lyre et sur l’orgue, parce qu’ils sont des formules de soumission, de confiance et de foi adressées à Dieu, et non des ordonnances adressées aux hommes. Je voudrais bien voir la Confession d’Augsbourg ou les trente-neuf articles mis en musique ; cela serait plaisant.

Bien loin que les premiers symboles contiennent l’énoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d’alors auraient, au contraire, regardé comme un grand crime de les énoncer tous. Il en est de même des Saintes Écritures : jamais il n’y eut d’idée plus creuse que celle d’y chercher la totalité des dogmes chrétiens : il n’y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse seulement apercevoir le projet d’en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi…

Si jamais le christianisme n’avait été attaqué, jamais il n’aurait écrit pour fixer le dogme : mais jamais aussi le dogme n’a été fixé par écrit que parce qu’il existait antérieurement dans son état naturel, qui est celui de parole. Les véritables auteurs du Concile de Trente furent les deux grands novateurs du XVIe siècle. Leurs disciples, devenus plus calmes, nous ont presque proposé, depuis, d’effacer cette loi fondamentale, parce qu’elle contient quelques mots difficiles pour eux; et ils ont essayé de nous tenter, en nous montrant comme possible à ce prix une réunion qui nous rendrait complices, au lieu de nous rendre amis; mais cette demande n’est ni philosophique ni théologique. Eux-mêmes amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mots qui les fatiguent. Désirons qu’ils apprennent aujourd’hui à les prononcer. La foi, si la sophistique opposition ne l’avait jamais forcée d’écrire, serait mille fois plus angélique : elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha, et qui furent toujours des malheurs, puisqu’elles supposent toutes le doute ou l’attaque, et qu’elles ne purent naître qu’au milieu des commotions les plus dangereuses. L’état de guerre éleva ces remparts véritables autour de la vérité : ils la défendent sans doute, mais ils la cachent : ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah! ce n’est pas ce qu’elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras.

 Joseph de Maistre, Essai sur le principe générateur des constitutions humaines, 1809

Ici de Maistre montre déjà une tendance catholique traditionaliste – il parle des “grands novateurs” qui étaient les réformateurs protestants. Mais également, il montre une notion du dogme très orthodoxe. Il dit “Si jamais le christianisme n’avait été attaqué, jamais il n’aurait écrit pour fixer le dogme.” L’existence des dogmes montrent une tragédie – c’est la nécessité de condamner les hérésies qui forme les dogmes, comme un article de foi nécessaire pour maintenir les bases de notre foi en la résurrection des morts et en le Salut de l’âme dans le Seigneur.

Et la typique remarque contre le protestantisme d’un catholique (toute aussi orthodoxe comme remarque) que la Bible n’est pas la base du christianisme, et qu’elle ne contient pas tout. C’est le livre le plus vivant dans l’Eglise vivante, et en-dehors de l’Eglise c’est juste un texte comme les autres.

J’ai rencontré ce passage dans ce livre (sur Maistre et l’orthodoxie) :

Martin JugieJoseph de Maistre et l’Eglise gréco-russe, 1922

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