Dostoïevski et de Maistre – le trône, l’autel, la foi

Joseph de Maistre (1753-1821) et Fiodor Dostoïevski (1821-1881) sont deux grandes inspirations pour moi. Tous les deux ont essayé de défendre la foi chrétienne par-delà du rationnel. Tous les deux ont vécu pendant des temps où des mouvements révolutionnaires ont milité et se sont révoltés contre les monarchies et même les églises, et beaucoup d’entre eux l’ont fait au nom de la raison et de l’athéisme. De Maistre a vécu à l’époque de la révolution en France de 1789 et des guerres napoléoniennes, alors que Dostoïevski – l’époque de beaucoup de mouvements libéraux, socialistes et nihilistes. Tous les deux ont réagi en soutenant la foi contre la raison froide et athée, et en écrivant leurs œuvres en soutien des églises auxquelles ils appartenaient tant que les seules réponses à la condition humaine. De Maistre a montré un certain fidéisme (opposition de la foi à la raison en soutien de la foi), alors que Dostoïevski est considéré comme un existentialiste chrétien (montrant une vision typique orthodoxe).

 

Dostoïevski est un écrivain russe qui peut être lié au modernisme littéraire, car ses œuvres ne sont pas considérés comme du réalisme pur. Son inspiration de fuir la raison rassemble beaucoup à celle d’autres modernistes. Or, Baudelaire et Cioran ont tous les deux été inspirés par de Maistre – et le lien n’est pas une coïncidence. Quelques uns des modernistes ont choisi de fuir la raison en essayent de  connaitre la pensée réactionnaire.

L’écrivain russe était, avant d’aller en prison, un révolutionnaire et un athée. Il est fortement influencé (à travers ses écrits) par l’Evangile lui-même, car en prison on avait le droit de lire seulement la Bible et elle a laissé sa marque sur lui.

Quand il se convertit dans la foi orthodoxe, il devient aussi quelqu’un de droite car il commence à faire du sens du monde à partir de son point de vue orthodoxe, or les menaces gauchistes sont toutes athées ou au moins impies.

Ainsi, plongé dans la culture russe orthodoxe, il commence à partager l’avis que l’athéisme vienne des divisions causées par le protestantisme. Il va même plus loin avec cette pensée – il croit que la scolastique et l’humanisme catholiques sont les causes primaires de l’athéisme. Pour lui, les papes ne répondent pas comme un chrétien doit répondre à la modernité, mais avec des arguments d’autorité.

Son personnage dans Les Frères Karamazov, le Grand Inquisiteur, est inspiré par la vision de l’auteur du catholicisme romains, et notamment de Tomás de Torquemada. Son personnage, bien sur, est athée et représente plutôt l’esprit de l’époque et la vision que Dostoïevski offrait au lecteur de l’antéchrist. C’est aussi une manière d’explorer la psychologie athée – remplacement de la foi en Dieu par la foi en l’homme.

Les romans de Dostoïevski parlent très souvent de la modernité et de l’athéisme, mais on peut aussi rencontrer des passages où est exprimé un certain anticatholicisme. A travers un de ses personnages, l’écrivain écrit que le catholicisme est en déclin car il a été mis en question avec honnêteté, et non pas subvertit par des gens qui n’aiment pas Dieu. Dieu a été oublié en Occident et la foi en lui a été remplacée par l’humanisme (ces conclusions ont aussi été influencées par les préjugés de l’époque). Le peuple en Occident n’a pas été vraiment croyant, mais juste obéissant au clergé.

Par exemple, il y a une opposition entre deux moines dans Les Frères Karamazov. Le starets Zossime est véritablement orthodoxe, saint et rempli d’amour. Le père Théraponte est pharisaïque, clérical et autoritaire. (Un bon article pour les intéressés ici.)

Dans la vision du grand écrivain russe, la solution politique pour son pays, c’est que le peuple russe doit laisser tomber ses propres envies, et que les individus font pareil, et que ces envies soient sacrifiées pour une dévotion vers le Christ. Il n’y a pas de personne infaillible (que ce soit le monarque ou le clergé), mais le salut dans tous les sens possibles et voulues par Dieu est dans le Christ. Ainsi, le peuple doit faire un saut de foi, et il doit montrer qu’il a librement voulu servir Dieu, et non pas par intérêts personnels ou à cause de différents preuves rationnels. Dans Les Frères Karamazov, un des personnages dit:

Souviens-toi toujours, jeune homme, que la science du monde s’étant développée, en ce siècle principalement, elle a disséqué nos livres saints et, après une analyse impitoyable, n’en a rien laissé subsister. Mais en disséquant les parties, les savants ont perdu de vue l’ensemble, et leur aveuglement a de quoi étonner. L’ensemble se dresse devant leurs yeux, aussi inébranlable qu’auparavant, et l’enfer ne prévaudra pas contre lui […] Car ceux qui ont renié le christianisme et se révoltent contre lui, ceux-là mêmes sont demeurés au fond fidèles à l’image du Christ, car ni leur sagesse ni leur passion n’ont pu créer pour l’homme un modèle qui fût supérieur à celui indiqué autrefois par le Christ. Toute tentative en ce sens a honteusement avorté.

On lit aussi que le personnage a une vision de la science pas nécessairement négative, mais d’une vision de la science comme insuffisante pour le salut de l’homme.

Dostoïevski lui-même a été intéressé par la suicidologie, étude psychologique du suicide. Ainsi, ses romans sont remplis de psychologie – et cela l’éloigne du réalisme car l’écrivain russe essaie d’entrer le plus profondément possible dans la psychologie de personnages plutôt symboliques que réalistes. C’est de cette manière qu’il est capable de nous montrer qu’on peut être quelqu’un avec le cœur d’un croyant tout en détestant Dieu (comme son personnage Ivan). Il y a aussi les relations père-fils qui jouent un rôle symbolique pour représenter les  relations Dieu-homme. Aliocha, un des personnages, est un jeune moine qui analyse la psychologie des gens pour savoir quand se taire et quand leur parler pour montrer vraiment son amour sans les provoquer de repousser le Christ. La psychologie et l’existentialisme sont aussi abordés dans Crime et Châtiment où le personnage retourne vers la foi car il ne peut pas vivre dans un monde où les meurtres qu’il a commis ne sont pas véritablement mauvais.

Politiquement, Dostoïevski est un monarchiste qui est critique des idées républicaines, libérales, socialistes et nihilistes qui viennent en Russie de l’Occident. Il a écrit aussi sur ces sujets, notamment dans Les Possédés, et défend le tsar russe contre ses ennemis. Il adhère aux idées du Byzantinisme et du Potchvennitchestvo (proche du Slavophilisme).

Il a eu aussi une vision de la Russie comme le pays orthodoxe qui doit unifier les peuples orthodoxes des Balkans (Panslavisme) et remplacer l’Empire ottoman musulman par un Empire byzantin orthodoxe (Byzantinisme).

 

Joseph de Maistre, mort dans la même année quand Dostoïevski est né, est un écrivain et philosophe savoisien. Il est un des plus connus représentants de la pensée contre-révolutionnaire et celle des anti-Lumières.

Il est un catholique ultramontain, pour qui le pape est le maitre moral et infaillible du monde. Même si les souverains doivent avoir le pouvoir absolu, la justice divine demande à ce qu’ils rendent compte devant l’évêque de Rome. Vu que le pape est infaillible, son autorité ne doit pas être questionnée et seule cette autorité peut mettre de l’ordre et de la justice sur terre. C’est dans son œuvre Du pape qu’il a décrit de la façon la plus complète ces idées sur l’autorité papale.

Ainsi, il blâme tous les non-catholiques pour le désordre. Il s’en prend au protestantisme, mais il est aussi critique des gallicans, des jansénistes et même des orthodoxes. Néanmoins, il trouve que toute religion est meilleure que pas de religion, car l’homme est violent par nature et car la piété est tire sa force de la religiosité. Pour lui, les autres églises qui ne font pas partie de l’Église catholique romaine sont instables et dans l’erreur, car elles ne sont pas sous l’autorité du pape qui est infaillible.

C’est un contre-révolutionnaire du trône et de l’autel, qui trouve que c’est très important de mettre le spirituel avant le temporel, car le spirituel vient directement de Dieu qui est Souverain de tout et de tous. Vis-à-vis les conflits entre état et église, il montre beaucoup d’amour pour l’église – et c’est une des raisons pour lesquelles il soutient l’idée que tous les chrétiens doivent s’unir autour du pape pour qu’ils soient tous ensemble plus forts. Ainsi, quand il critique les églises russe-orthodoxe et anglicane, il critique leur instabilités et faiblesses sociales et rarement leurs doctrines (ceci n’est pas le cas avec le protestantisme dont il critique toute la mentalité, même s’il désire la réconciliation avec eux aussi).

Si Dostoïevski a crée  le Grand Inquisiteur à l’image de Tomás de Torquemada, de Maistre est celui qui l’a défendu, avec toute l’Inquisition espagnole. En effet, il a même dit que l’église russe-orthodoxe (celle de Dostoïevski) était faible aussi parce qu’elle n’avait pas d’Inquisition qui fait que l’église et le clergé soient respectés en Occident et moins en Russie.

Joseph de Maistre croit aussi dans une foi par-delà de la raison et “par amour”. Son fidéisme contredit le catholicisme qui approche la raison par la manière fides quaerens intellectum. Il cherche à se justifier en disant qu’il tire ses idées de Thomas d’Aquin, mais on a l’impression qu’avec tout le déisme et rationalisme qu’il méprise, il ne peut pas avoir une très bonne vision de la scolastique. Ici, il se rapproche de l’existentialisme de Dostoïevski, en disant que la foi en Dieu est nécessaire à l’homme mais qu’elle doit être par-delà de la raison. Contrairement à Thomas d’Aquin, de Maistre ne croit pas que l’homme peut être amené à la foi par la raison et l’analyse du monde externe.

L’écrivain savoisien croit aussi que la souveraineté n’est pas questionnée – que l’homme croit ce qu’on lui dit, peut importe si cela et vrai ou faux, juste ou injuste. Beaucoup de gens pourront penser qu’il admire cela, mais ce n’est pas totalement une admiration au sens positif – il conclut en disant que si toute l’injustice et la violence de l’homme lui est naturelle, l’état qui les empêche plutôt qu’entraine est nécessaire – et tout aussi naturel pour l’homme. Ainsi, l’homme doit obéir au pape car le pape dit ce qui est vrai et juste, et parce que la seule autre alternative c’est soit d’obéir quelqu’un de moins juste, soit d’obéir à ses instincts et ainsi plonger la société dans une révolution. Les rois sont aussi importants, car ils représentent d’une façon socio-psychologique le règne de Dieu sur les hommes, et parce qu’ils  tirent leur souveraineté de Dieu (le fameux droit divin).

Pour de Maistre, la révolution de 1789 est une punition divine pour la manque de piété et obéissance au catholicisme de la part de la noblesse française (trop laïque, et le roi qui s’est même rapproché avec des protestants).

De la même façon que Dostoïevski voit un rôle spécial pour la Russie, Joseph de Maistre (et la droite française héritière de sa pensée) croit que la France est la fille ainée de l’Église catholique, et qu’elle a une mission super-naturelle. Cet article explique mieux la doctrine.

 

Pour conclure, on pourra regarder le Grand Inquisiteur et regarder si ce que Dostoïevski oppose est vraiment ce que de Maistre défend.

Le Grand Inquisiteur dit que le pape est infaillible et ainsi – que le catholicisme romain c’est juste le retour de l’Empire romain, le pape étant César. Cela est cohérent avec la vision des orthodoxes que les catholiques ne sont pas, comme Saint Marc d’Ephese a dit, seulement des schismatiques, mais aussi des hérétiques. La séparation n’est pas seulement ecclésiastique, mais doctrinale – même si Dostoïevski va plus loin et analyse les motivations derrière l’hérésie adoptée par l’Eglise latine. Mais Dostoïevski, connaissant l’Occident surtout de sa propre expérience, tend à exagérer la sécularisation de l’Église catholique, dans laquelle on peut trouver beaucoup de pieux chrétiens qui adorent et aiment la Sainte-Trinité comme les orthodoxes.

Dans la vision de Joseph de Maistre, il est vrai, que l’ordre terrestre est entièrement organisé sur l’obéissance. Mais Dostoïevski accuse que l’Église catholique a substitué même la foi en le Christ par l’obéissance au clergé et aux dogmes. De Maistre, même s’il croyait en l’infaillibilité du pape et en l’obéissance comme principe des relations humaines, refusait d’obéir aux autorités qu’il jugeait fausses et injustes – pour lui, c’est juste la nature humaine d’obéir, et qu’il y a toujours des boucs-émissaires dans la société qui seront sacrifiés pour le bon fonctionnement de celle-ci. Cela inclut les saints-martyrs, comme en Vendée, mais aussi les hérétiques qui empêchent la société chrétienne d’exister. Le mensonge doit sacrifier la vérité au nom de l’ordre, et la vérité doit sacrifier le mensonge pour la même raison, l’un des deux est inévitable. Or l’écrivain russe ne contredit pas son vilain, dans le poème Le Grand Inquisiteur, que les gens sont faibles et ils obéissent, et même il est d’accord que le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde – ainsi il peut comprendre que la violence reste nécessaire dans ce monde déchu. Voila un extrait des Soirées de Saint-Pétersbourg du compte de Maistre:

Rien n’est plus contraire à sa nature [de l’homme], et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu’il a en horreur. N’avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de mort, l’homme ne désobéit jamais ? il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV ; mais le plus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair humaine n’entendra jamais là : Nous ne voulons plus vous servir. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour s’embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l’homme au combat ; innocent meurtrier, instrument passif d’une main redoutable, il se plonge tète baissée dans l’abime qu’il a creusé lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c’est lui qui a fait la mort.

Dostoïevski, au contraire, regardait le pouvoir terrestre de l’évêque de Rome comme un essai de construire le Royaume de Dieu sur terre. Avec le Grand Inquisiteur, il fait le lien entre l’antéchrist et le pape. Mais finalement, le pape a perdu son pouvoir et a quand même continué à prêcher le même message, à la place de se lier aux marxistes et d’autres utopistes antichristiques.

 

Ainsi, je trouve que les deux écrivains ne se contredisent fondamentalement pas dans leur philosophie – leur honnête foi et amour pour le Christ et leur idée que celle-ci est par-delà de la raison les lient, et même si tous les deux sont critiques des églises de l’un ou de l’autre, aujourd’hui toutes les deux ont souffert des attaques et des révolutions antichrétiennes, et toutes les deux ont du mal à se battre. Les modernistes et le Concile Vatican II ont affaiblit l’Église catholique romaine, vue comme très stable par de Maistre, alors que la vision de Dostoïevski d’un retour à la foi orthodoxe du peuple russe semble, aujourd’hui, loin de faite, n’en parlons même pas d’une restauration de l’Empire byzantin (duquel je trouve que toute politique orthodoxe doit être inspirée).

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